Eglise de Petite Synthe

Communiquer l’Évangile aujourd’hui : est-ce légitime?

En France, les chrétiens, quelle que soit leur confession, sont d’accord pour dire que l’annonce de l’Évangile est l’une des missions principales de l’Église. La « Bonne Nouvelle » de Jésus-Christ doit être communiquée au monde. Cet élément clé prend toute son importance dans la société post-chrétienne et pluraliste d’aujourd’hui.

Comment conjuguer la communication de la foi avec le respect de la liberté de conscience et le refus du prosélytisme, dans le contexte laïc français? Voilà l’enjeu du débat.

Les Églises protestantes, et particulièrement les Églises protestantes évangéliques, ont toujours considéré que le message de paix et de pardon de Jésus devait être présenté à tout le monde. C’est ce qui explique l’engagement visible de ces communautés locales dans des actions d’évangélisation. C’est aussi ce qui motive chaque chrétien à témoigner personnellement de sa foi.

Du point de vue catholique, il semble que cette perspective, parfois relativisée par l’illusion de vivre dans une civilisation chrétienne, trouve aujourd’hui un nouvel écho à la faveur de la sécularisation grandissante de nos sociétés. Le pape a ainsi largement mis en valeur la notion de « nouvelle évangélisation ».

Différences entre prosélytisme et évangélisation

Le prosélytisme est autre chose que l’évangélisation. « Prosélytisme » exprime, selon son sens moderne et à juste titre, une forte connotation péjorative. Il définit des tentatives, honnêtes ou non, d’enrôler des personnes dans sa « chapelle ». Une sorte de recrutement zélé pour accroître sa communauté. Généralement, le prosélytisme insiste sur les spécificités d’un mouvement comme condition, souvent exclusive, du salut. En pratique, il n’est pas rare d’observer des méthodes s’apparentant à l’embrigadement.

Au contraire, l’évangélisation est la proclamation publique de l’Évangile. Elle est destinée à informer nos contemporains afin de leur donner l’occasion d’établir un contact personnel avec Dieu et de connaître son amour. Si le prosélytisme est parfois teinté de ruse, souvent accompagné de pressions, l’évangélisation est une offre spirituelle ouverte. Elle fait appel à la liberté de conscience de chacun. C’est une démarche active et l’Église est mue par un engagement spirituel et social fervent. L’invitation qu’elle adresse concerne la conviction intérieure, la foi de chacun. C’est pourquoi l’évangélisation doit éviter toute attitude intégriste qui tenterait d’imposer son opinion à tous.

Préserver la liberté de conscience

Pour combattre l’obscurantisme, les extrémismes et intégrismes religieux ou athées, il est indispensable que le public ait la possibilité de s’informer. Seule la connaissance du message des diverses croyances lui permet d’effectuer des choix avertis.

Une des avancées des Droits de l’Homme est d’avoir établi que le choix de sa religion est une affaire personnelle basée sur la liberté de conscience. Ce choix doit être respecté par tous, sans distinction ni discrimination.

Selon la conception « classique », l’homme appartient à une religion par la naissance, par sa famille, de la même façon que l’on naît français ou chinois, homme ou femme, avec des yeux marrons ou bleus. Nombre de nos contemporains ont encore à l’esprit, consciemment ou non, cette conception : l’homme n’aurait pas le choix de sa religion et il lui faudrait vivre avec cet héritage. Par conséquent, il devrait faire preuve de tolérance envers les fidèles des autres religions qui, comme lui, n’ont pas opté pour celles-ci par choix personnel.

À l’inverse, la conception et la pratique des Églises protestantes évangéliques s’appuie sur la liberté d’une démarche individuelle et consciente. Chaque personne a le droit de choisir sa propre religion, ses croyances personnelles. Le domaine religieux n’est pas différent des domaines politiques ou philosophiques. Nul n’a le droit d’imposer ses vues à autrui, au risque d’être accusé, avec raison, d’autoritarisme et d’intolérance, voire de prosélytisme.

Liberté de conscience et droits de l’homme

La liberté de conscience, valeur fondatrice de la civilisation européenne moderne, est inscrite dans la pensée française depuis le XVIIIe siècle ou même avant.

La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 indique dans son article 10 : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. »

« Ne pas être inquiété pour ses opinions » fait référence au respect dû à chacun et à ses idées. L’exposé public d’idées religieuses ou philosophiques ne constitue pas en soi une atteinte à la liberté, au respect et à la tranquillité d’autrui.

Au contraire, la France a estimé qu’il est bon d’être confronté à d’autres idées et l’article 11 de la Déclaration de 1789 affirme que « la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme... ».

La Convention Européenne de Sauvegarde des Droits de l’Homme et des Libertés fondamentales consacre deux articles à ces questions :

- Article 9-1 : Liberté de pensée, de conscience et de religion. « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion. Ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites. »

- Article 9-2 : Liberté de manifester sa religion ou ses convictions. « La liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l’objet d’autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l’ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou à la protection des droits et libertés d’autrui. »

De toute évidence la loi n’interdit pas l’expression confessionnelle publique. Au contraire, l’obligation de garantir la liberté d’expression doit inciter les pouvoirs publics à ne pas confondre une activité d’évangélisation paisible avec un prosélytisme agressif troublant l’ordre public.

L’alternative : le communautarisme

Le communautarisme est l’alternative à la conception française de la liberté de conscience individuelle. Si d’autres pays ont favorisé le communautarisme, la France se situe depuis la Révolution dans une autre logique, selon le principe : « Aucun droit aux communautés, tous les droits aux individus. »

Au travers de la Loi sur les associations cultuelles de 1905, la France a favorisé l’organisation des communautés religieuses selon le modèle associatif. Celui-ci peut être considéré comme un caractère distinctif des sociétés modernes. L’association est le moyen par lequel un ensemble d’individus se réunissent librement, en faisant abstraction des appartenances « naturelles » ou premières, qu’elles soient territoriales, familiales ou culturelles.

Les Églises protestantes évangéliques ont adopté dès le XVIIIe siècle une organisation démocratique et contractuelle. Elles sont ainsi naturellement en phase avec l’idéal républicain. Contrairement aux modèles communautaristes portant dans leurs principes mêmes un potentiel de division sociale, le modèle protestant évangélique est basé sur l’association élective, c’est-à-dire l’adhésion par choix personnel. Aussi, ces Églises s’adressent aux personnes de toute origine et condition sociale, ethnique, religieuse ou culturelle.

Pas de liberté de conscience sans liberté d’expression

Le premier corollaire de la liberté de conscience est la liberté d’information, pour permettre à chacun d’effectuer un choix en son âme et conscience.

C’est ce que soulignent la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen et la Convention Européenne de Sauvegarde des Droits de l’Homme et des Libertés fondamentales.

« Le droit de savoir » est une condition indispensable pour satisfaire l’une des exigences de la société actuelle : permettre à chacun d’effectuer ses choix de façon éclairée.

Dans tous les domaines de la vie, il est admis que le public doit être informé, voire sollicité à changer d’avis si de nouvelles données l’y entraînent. Par exemple :

- Lors de scrutins politiques, les candidats ou les partis politiques s’efforcent de convaincre l’électorat du bien-fondé de leur programme, par voie d’affiche, par le dialogue sur les places et les marchés, par prospectus ou lettres ciblées, par interventions radiophoniques ou télévisées.

- Les associations à but humanitaire engagent parfois des moyens considérables pour que le public soit sensibilisé à leurs causes.

- Des informations médiatiques sur des sujets touchant à la philosophie, aux valeurs, aux choix éthiques sont proposées au grand public et considérées naturellement comme indispensables pour éclairer les choix des citoyens. La libre expression d’opinions diverses, parfois antagonistes, est appréciée pour alimenter la réflexion et pour lutter contre l’ignorance, l’intolérance et le fanatisme.

Le « droit de savoir » s’applique aussi à l’Évangile. Ce patrimoine millénaire est porteur de valeurs sociales, éthiques et spirituelles reconnues. Laisser aux Églises protestantes évangéliques une place pour l’expression publique de leurs convictions, c’est enrichir et développer la pluralité du débat social.

Le respect de l’autre

Le second corollaire de la liberté de conscience est le respect absolu de l’autre. Tout être humain mérite le respect de sa personne et de ses convictions, respect qui conduit à des attitudes et des actes concrets, en particulier le refus :

- d’exercer une quelconque pression psychologique;

- d’avoir recours à toute forme de chantage, même au moyen d’aide financière et/ou humanitaire;

- d’utiliser des moyens de pression politiques, culturels et ethniques;

- de critiquer d’autres confessions, surtout en profitant d’une absence d’instruction ou d’éducation;

- d’exploiter le handicap, la solitude ou la détresse de certaines personnes;

- d’exploiter la faiblesse ou la vulnérabilité, par exemple celle des enfants.

Toute action évangélisatrice rejette donc vigoureusement les atteintes à la dignité humaine, car les valeurs de l’Évangile s’y opposent.

Le prosélytisme ne considère ni le respect de la personne ni la liberté de l’autre.

Les Églises protestantes évangéliques s’affichent et sont actives : de ce fait, elles sont parfois accusées à tort de prosélytisme

La composante du protestantisme dite évangélique est en pleine expansion. Ces Églises, qui plongent leurs racines dans la Réforme du XVIe siècle, sont parfois perçues en France comme un mouvement religieux nouveau en raison de leurs implantations locales récentes. La spontanéité de leurs membres à sortir des églises et des temples pour présenter à leurs concitoyens le message biblique est encore inhabituelle et quelquefois mal interprétée.

S’il est juste que cette évangélisation se fasse dans le respect de la personne humaine et des lois de la République, il est regrettable et illégitime que certaines activités publiques organisées par des protestants évangéliques soient parfois qualifiées d’emblée et sans discernement de prosélytisme. Et qu’en conséquence, ces actions d’évangélisation soient entravées ou même interdites!

D’autant plus que les membres des Églises protestantes évangéliques sont attachés aux valeurs de la République, comme la séparation des Églises et de l’État, et la laïcité. Ils conçoivent celle-ci comme une « laïcité ouverte » et non comme une « laïcité-silence » ou une « laïcité-ignorance ». Ils s’inscrivent en faux contre une compréhension simplificatrice et erronée de la laïcité qui signifierait « refus de toute religion ».

Les protestants évangéliques veulent être des citoyens responsables et ils prônent le respect mutuel entre religions.

Comment alors expliquer une certaine crispation à propos de la question de la communication publique des croyances religieuses ?

Le poids d’une histoire douloureuse

À la différence d’autres pays, la religion est souvent perçue en France comme facteur de division sociale, conduisant presque inévitablement au fanatisme.

Les huit guerres de Religion du XVIe siècle, entre catholiques et protestants, ont laissé des traces profondes dans l’inconscient collectif.

À la suite de la révocation de l’Édit de Nantes, en 1685, la France ne reconnaîtra plus, pendant près d’un siècle, qu’une seule religion, le catholicisme.

Louis XVI avait comme devise : « Un roi, une foi, une loi. » La conception d’une religion unique comme ciment social est restée comme un modèle dans l’esprit de beaucoup, même s’ils ne se reconnaissent pas dans cette religion.

Le concordat conclu sous Napoléon en 1801 a établi un équilibre entre l’État et l’Église catholique. Celle-ci a reconnu la République et le clergé a été, dès lors, rémunéré par l’État. Par les articles organiques promulgués en 1802, le gouvernement a également reconnu les cultes protestants, réformés et luthériens, et peu après, en 1807, le culte israélite. Ainsi s’est forgée, dans les mentalités, la notion de « culte reconnu ». Celle-ci perdure jusqu’à aujourd’hui, malgré le fait que la République a maintes fois rappelé sa neutralité en matière de religion.

La séparation des Églises et de l’État en 1905 a été vécue par beaucoup comme un nouveau traumatisme national. Si toutes les religions vivent bien aujourd’hui le cadre de cette loi dans une république laïque, le paysage religieux au début du troisième millénaire est bien différent de celui de 1905. Qui aurait prévu que l’Islam serait la deuxième religion de France un siècle plus tard? Qui aurait prévu la multiplication des mouvements religieux?

Face à ce dernier phénomène, l’opinion publique s’est émue. Elle y voit systématiquement une menace sectaire. La dangerosité de certains mouvements « religieux » est évidente.

Cependant, des Églises parfaitement respectables ne doivent pas être considérées comme sectes simplement parce qu’elles ne figurent pas parmi les « religions reconnues » du XIXe siècle. De nombreuses Églises protestantes évangéliques n’existaient pas à cette époque. Pourtant, faire l’amalgame entre ces Églises et des sectes est regrettable et leur est souvent préjudiciable.

Aucun groupement humain n’est à l’abri de dérives sectaires. L’attachement de la plupart des Églises protestantes évangéliques au principe d’autonomie locale génère une grande diversité. Si celle-ci est généralement une richesse, cette « liberté » peut aussi, exceptionnellement, constituer une tentation à un comportement sectaire. C’est alors que le rôle d’instances nationales régulatrices comme la Fédération Protestante de France, la Fédération Évangélique de France, l’Alliance Évangélique ou le Conseil National des Évangéliques en France, prend toute son importance.

Le poids d’une actualité internationale affligeante

La méfiance à l’égard de toute manifestation confessionnelle dans la sphère publique s’explique par d’autres raisons liées à l’actualité. Elle provient des appréhensions que suscite dans nos villes la montée de sectarismes religieux et de communautarismes, souvent en rapport avec des événements internationaux. L’invocation permanente du nom de Dieu dans les conflits en Irlande, au Kosovo, en Afghanistan, en Irak ou au Cachemire, finit par décourager même les agnostiques les plus ouverts à l’idée de transcendance.

On ne peut que regretter et dénoncer vigoureusement l’utilisation du nom de Dieu pour justifier des attitudes manifestement contraires aux commandements divins qui exigent le respect de tout être humain.

Ce n’est pas parce que quelques-uns tiennent des discours haineux au nom de leurs conceptions religieuses qu’il faut proscrire toute expression publique de la foi. Le remède serait pire que le mal.

Conclusion

L’essor remarqué des Églises protestantes évangéliques et leur désir légitime de communiquer le message biblique dans l’espace public réveille ici ou là des soupçons. Il ne faudrait pourtant pas céder à la tentation de porter des jugements superficiels ou incomplets, ni de procéder à des amalgames ou des accusations injustes de prosélytisme, voire de sectarisme.

Est-il utile de souligner que les chrétiens protestants évangéliques, comme nombre d’autres personnes, s’efforcent d’être de bons citoyens, respectueux des lois et dévoués pour le bien d’autrui?

Parmi les éléments de ce respect, notons que les Églises protestantes évangéliques sont constituées en « associations cultuelles » selon la loi de 1905, enregistrées dans les Préfectures, et leurs associations sociales et culturelles en association 1901, conformément à la loi.

Il n’est donc pas légitime de leur refuser l’espace public pour des manifestations d’évangélisation, en invoquant simplement le principe de laïcité ou pour prévenir tout prosélytisme.

Il serait dommageable que le débat sur les tenues vestimentaires, ou autres signes à caractère religieux, à l’école ou dans les hôpitaux vienne troubler le principe de la liberté d’expression dans l’espace public. En particulier quand il s’agit de la communication paisible de ses convictions, que ce soit par l’expression verbale ou par l’expression écrite.

La liberté de conscience est un bien précieux, considéré avec raison comme une valeur essentielle et fondamentale dans notre société. Son maintien et son respect réclament une vigilance constante et une réflexion qui tienne compte des actuelles mutations sociétales complexes et inédites.